L’Édito de Laurent Joyeux

La voix, ses sortilèges & enchantements

Après la quête absolue de la liberté, les crimes et châtiments, le troisième volet de ce parcours lyrique est attendu : face à un monde qui semble avoir atteint un point de non retour, comment réapprendre la poésie, comment s’émerveiller encore des vieilles légendes, comment remonter aux sources des Lumières, vivre sincèrement le monde de l’art, et porter un regard neuf sur le monde même si l’ensemble de ce que l’on a vécu fait que plus rien ne semble pouvoir nous surprendre ? 

Ce sera le défi de cette nouvelle saison : la voix, par ses sortilèges et enchantements, nous arrachera à la course effrénée d’un monde souvent dénué d’esprit et de bienveillance, un monde qui nous laisse de moins en moins de temps pour rêver, de moins en moins de temps pour accepter de se perdre et de se réinventer, de s’aimer, de se rebeller, de s’engager, de combattre ou de s’ennuyer. Cette saison sera un éloge du pouvoir de la voix, qu’elle soit discours, chant, plainte, monologue, cri, personnelle ou collective, qu’elle soit tendre, douce, violente, lyrique, parée de mille couleurs, poétique, mais jamais fausse. C’est un éloge de la sincérité, de la vérité.

Avec Görge le Rêveur, Zemlinsky tente dans son second opéra de réconcilier deux inconciliables : rêve et réalité, naïveté et conscience, nature et civilisation, subjectivité et objectivité. À travers les yeux de Görge, c’est la poésie du réel qui (re)prend le pouvoir dans un monde bouleversé par les changements de l’industrialisation.

Luigi Rossi, pour son opéra Le Palais enchanté créé à Rome en 1642 au Palazzo Barberini, et dernier opéra donné à Rome avant son interdiction par le Pape pour plus de 70 années, prend inspiration dans le plus rebondissant et irrévérencieux des poèmes épiques italiens : le Roland furieux, de l’Arioste. Comme pour Görge, le monde est plein d’illusions, de haine, mépris et manipulations, mais les coeurs valeureux ou amoureux auront toujours la force d’en triompher. N’est-ce pas aussi ce qui attend Pamina et Tamino dans La Flûte enchantée : combattre leurs pire(s) ennemi(s), eux-mêmes, pour accéder à une part de vérité en s’affranchissant des peurs et des affects ? Le personnage de Floria Tosca est aujourd’hui indissociable de celui des immenses artistes qui l’ont incarné, aux premiers rangs desquels se trouve sans doute Maria Callas. Sa rigueur et son exigence dans le travail, vis-à-vis des autres et d’abord d’elle-même, fait encore figure de modèle pour quiconque travaille sa voix, la justesse de son expressivité.  Modèle aussi de modestie à l’égard de la musique, et humble dans le travail qu’elle demande. Le destin de cette cantatrice soumise au pouvoir abject et conservateur du despote Scarpia, se reflètera ensuite dans le destin de deux héroïnes. Elle, d’abord, celle de La Voix humaine de Poulenc et la suite imaginée par Olivier Py et Thierry Escaich, Point d’orgue. Puis en fin de saison, Emilia Marty l’héroïne de L’Affaire Makropoulos de Janáček, chef d’oeuvre absolu de l’Opéra du XXe siècle, pièce facétieuse, virtuose et pleine d’humour du génial Karel Čapek : pour la dernière fois, la cantatrice Emilia Marty se remémore tous ses amants, tous ses rôles, et les revit dans une ultime expression d’art et d’amour.

La programmation musicale épousera le même but. Un cycle de récitals permettra de (re)découvrir de grandes voix : Natalie Dessay, Núria Rial, Karine Deshayes, Jakub Józef Orliński, Véronique Gens, Thomas Bauer. Nous poursuivrons la commémoration de l’année Beethoven, avec un cycle de sonates pour pianoforte et l’intégrale des trios avec piano. Les ensembles et artistes en résidence auront à coeur, encore une fois, de vous faire partager d’intenses émotions, en interprétant des oeuvres chères à leur voix intérieure. David Grimal ouvrira et clôturera en solo la saison, avec l’intégrale des sonates d’Ysaÿe, puis l’intégrale des sonates et partitas de Johann Sebastian Bach.
En janvier, un festival, Lumières d’Europe, mettra presque tous nos artistes en résidence à l’honneur : la Mitteleuropa des Dissonances - après Petrouchka et avant une Quatrième symphonie de Mahler - l’Europe de l’entre-deux-guerres de Ravel par Anima Eterna Brugge, la filiation de Bach par Andreas Staier, un concert Haendel | Rameau par le Concert d’Astrée. 
Cappella Mediterranea et Leonardo García Alarcón aborderont deux monuments de l’histoire de la musique, avant les lumières de la Sicile : le Magnificat et La Passion selon Saint Matthieu de Johann Sebastian Bach. Les Traversées Baroques interprèteront les Vêpres de la Vierge de Monteverdi.

La programmation danse fera encore une fois la part belle à de très grands chorégraphes internationaux : Ohad Naharin et la Batsheva Dance Company, Hofesh Shechter, et Benjamin Millepied. 

Bien-sûr, de très nombreux autres rendez-vous, pour tous, seront à partager, je vous invite à les découvrir dans les pages qui suivent. 

J’aimerais qu’il soit possible que vous n’en manquiez aucun, tant les artistes et moi-même eûmes à coeur de tisser patiemment et modestement le fil invisible qui les relie, celui de la sincérité des émotions, de la quête de la vérité, du goût du partage, celui de la dernière saison que j’eus le plaisir et l’honneur de vous proposer pour l’Opéra de Dijon.

Laurent Joyeux
Directeur général & artistique

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